LES DESSOUS DU PRINCIPE DE NEUTRALITÉ

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Source : www.islamologues-de-france.com


La récente affaire de Halima [1] démontre, une fois de plus, que le principe de neutralité est un subterfuge auquel recourent les islamophobes qui souhaitent contraindre les musulmans à s’acculturer. Ce n’est pas la première fois qu’au nom de la neutralité, de virulents xénophobes cherchent à réduire la visibilité des citoyens musulmans

La neutralité qu’ils invoquent n’est évidemment pas neutre et incarne aussi une culture et une croyance spécifiques.

En gros, ils présentent leur propre appartenance comme « neutre » pour s’octroyer le droit de l’imposer aux autres [2].

À n’en pas douter, le principe de neutralité est une conception qui porte atteinte à la cohésion sociale et qui exclut toute liberté et diversité religieuses dans le service public et l’enseignement [3]. Il entrainera forcément des traitements discriminatoires (infligés aux personnes religieuses) d’une part et des traitements préférentiels (accordés aux athées) de l’autre. 

À quoi bon garantir la liberté des croyances si on est incapable d’offrir la possibilité aux individus de construire librement leur personnalité et d’arborer une tenue qui est conforme à leur croyance ? À quoi bon avoir un traitement égal des différents cultes si l’État s’érige comme référent culturel auquel tous les membres des cultes doivent se soumettre en rejetant leur identité ?

UNIVERSALISER LA NEUTRALITÉ

Sur les plateaux télévisés, les icônes du racisme antimusulman (Zemmour, El Rhazoui…) exigent sans cesse que la « neutralité » soit prescrite partout et à tout moment.

C’est alors que Nicolas Cadène, rapporteur général de l’observatoire de la laïcité, s’érige comme grand défenseur des musulmans et rappelle aux laïcards radicalisés que le principe de neutralité s’applique uniquement aux employés des services publics. Dans un tweet, le mufti de la laïcité française a récemment déclaré que « le risque de toujours résumer la laïcité à la seule neutralité, c’est d’étendre la neutralité à des personnes qui n’y sont pas soumises et à ainsi s’opposer au principe de laïcité lui-même. »



Mais les musulmans, doivent-ils réellement se réjouir de ce type de propos ? À présent, le principe de neutralité permet une ségrégation partielle dans la société française. Mais qu’en sera-t-il si la France décide un jour de l’universaliser et d’en faire une règle qui s’applique à tous ses citoyens ? Le racisme d’État s’étendra de manière massive à l’ensemble des minorités qui désirent maintenir leur identité et pratiquer librement leur culte.

Devant le regard du monde entier, la France deviendra un pays ostensiblement fasciste où les forces de l’ordre arrêteront systématiquement toute personne ayant la moindre apparence religieuse. Les dessous du principe de neutralité seront mis au grand jour et son caractère liberticide ne pourra plus être contesté. Le gouvernement français se retrouvera dans une situation insoutenable et sera très probablement contraint d’abolir l’ensemble des interdictions vestimentaires.

LÉGITIMER LA SÉGRÉGATION CULTURELLE

Empêcher la neutralité de s’étendre à l’ensemble de la société revient en quelque sorte à dissimuler son aspect ségrégationniste. Il est, en effet, impossible de mener une politique qui est discriminatoire pour les masses (ceux dans l’espace public) sans qu’elle le soit également pour une minorité (ceux dans le service public).

Ou bien le principe de neutralité est un principe tout à fait légitime et non discriminatoire, dans ce cas il ne devrait y avoir aucune restriction à sa généralisation et il pourrait être imposé partout. Ou alors il s’agit d’un principe aberrant et discriminatoire, il faudra dans ce cas l’abolir partout et de manière définitive. Voyez-vous, si la ségrégation raciale aux États-Unis était uniquement pratiquée dans le service public, personne n’aurait nié son caractère discriminatoire du fait que le reste de la société n’était pas ségréguée. Il en va de même pour la ségrégation culturelle qui sévit actuellement en France.

Le principe de neutralité est le cheval de Troie de la fachosphère française. En approuvant un principe qui discrimine certaines minorités dans le secteur du travail, la France a légitimé leur exclusion de la société. Il est alors tout à fait normal que les ennemis de ces minorités en question exigent que la neutralité soit appliquée dans toutes les situations possiblement imaginables. De même, si l’on refuse d’imposer la neutralité dans l’espace public en reconnaissant que ce serait une atteinte aux droits fondamentaux, il est logique que les minorités employées dans le service public demandent à ne plus être discriminées

LA RÉFORME RADICALE

Évoquer le principe de neutralité pour contraindre une minorité à adopter une nouvelle identité ou une autre apparence est un acte discriminatoire d’une brutalité inouïe.

Voilà pourquoi une réforme de la laïcité française est désormais indispensable. Une nouvelle interprétation du principe de neutralité qui rompt entièrement avec l’idéologie du passé colonialiste s’impose. 

Aujourd’hui, la France a un choix à faire : le principe de neutralité doit ou bien être généralisé ou bien aboli. Le statuquo n’est pas une option, car il légitime et dissimule une ségrégation culturelle que les racistes voudront constamment extrapoler à l’ensemble de la société

References

↑1Halima est une secrétaire en université à qui l’administration avait commencé par lui reprocher ses tenues « typées à la marocaine ». Plus tard, sa supérieure lui demandera de s’habiller « plus court » au nom de la neutralité. Voir https://www.islamophobie.net/2020/04/30/sa-superieure-lui-demande-de-shabiller-plus-court-au-nom-de-la-neutralite/
↑2Voir à ce sujet Les angles morts de l’islamophobie française
↑3L’exigence de « neutralité aux membres de la société civile » fut un argument clé dans le vote de la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques. Il fallait préserver la « neutralité de l’espace scolaire »

Il a été clarifié comment la laïcité française, sous prétexte du principe de neutralité, utilise un moyen détourné pour légitimer la discrimination de personnes religieuses souhaitant exercer un emploi dans le service public [1].

Durant la ségrégation américaine, la Cour suprême s’était appuyée sur une argumentation fallacieuse très semblable pour justifier les discriminations contre la minorité afro-américaine. L’objectif de la ségrégation était alors d’écarter physiquement la race ou la culture « inférieure » de celle qui était « meilleure » et « supérieure ».

Pour valider juridiquement la ségrégation, les États-Unis ont lancé le concept de « séparés, mais égaux » qui en 1896 se concrétise par une loi juridique (le cas Plessy v. Ferguson) stipulant que la ségrégation raciale ne violait pas nécessairement le 14e amendement qui garantit à tous les citoyens une « protection égale ».

Les juges de la Cour suprême avaient statué que les établissements où s’appliquait la ségrégation raciale ne violaient pas la constitution à condition que les services fournis à chaque race soient plus ou moins égaux. Une fois la manœuvre « séparés, mais égaux » exécutée, la ségrégation n’était plus considérée comme une discrimination, bien qu’elle le soit par essence.

Le cas Plessy v. Ferguson était cardinal, car il permettait de légitimer la constitutionnalité de la ségrégation raciale. La décision était devenue un précédent juridique très déterminant qui empêchait toute contestation constitutionnelle de la ségrégation raciale pendant plus d’un demi-siècle. Ce n’est qu’à partir de 1954 que la Cour suprême commence à supprimer certaines lois ségrégationnistes.

En France, une contorsion législative très similaire a eu lieu avec les lois sur l’obligation de neutralité des agents publics et avec la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles. En effet, aux États-Unis, le 14e amendement (garantissant une « protection égale » à tous les citoyens) aurait normalement dû empêcher toute loi ségrégationniste. En France, de la même façon, les lois islamophobes n’auraient jamais dû voir le jour avec l’article 18 de la DUDH qui stipule que « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion » et que « ce droit implique la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »

LA VOIX DISSIDENTE DE JOHN MARSHALL HARLAN

À l’instar des États-Unis, la France a violé ses propres principes en adoptant une loi abrogative. Cette fois-ci, le tour de passe-passe n’était pas le concept « séparés, mais égaux », mais celui de la « non-neutralité » et du « prosélytisme » des musulmanes voilées. Avec la loi de 2004, la ségrégation culturelle visant les minorités religieuses à l’école publique ne pouvait donc plus être considérée comme discriminatoire.

Certes, les lois racistes aux États-Unis ainsi que les lois islamophobes en France ont respectivement été validées par la Cour suprême américaine et par la Cour européenne des droits de l’homme. Or, cela n’enlève en rien à leur caractère liberticide du fait qu’elles ont été conçues pour discriminer et opprimer une minorité bien spécifique. Dans les deux cas, les lois servaient principalement à blanchir l’État de son racisme institutionnalisé.

Aujourd’hui, les Américains reconnaissent unanimement que le concept « séparés, mais égaux » ne servait qu’à contourner un article de loi antidiscriminatoire pour justifier la ségrégation raciale à l’encontre de ceux qu’ils taxaient de « Nègres ». En France, les politiques n’ont pas eu le moindre scrupule à contourner un article de la DUDH afin de légitimer une ségrégation culturelle contre les musulmans pratiquants, autrement appelés les « islamistes ».

La persistance du mouvement de droits civiques a finalement abouti à l’abolition des lois ségrégationnistes. Beaucoup de blancs ont également contribué courageusement à la cause des Noirs. Le jour où la Cour suprême américaine avait autorisé les services « séparés, mais égaux », le juge John Marshall Harlan, lui-même membre de la Cour, avait dénoncé la décision en affirmant qu’il s’agissait d’une expression de la suprématie blanche. Harlan avait d’ailleurs prédit que la ségrégation « stimulerait les agressions contre les droits légitimes des citoyens de couleur », « susciterait la haine raciale » et « perpétuerait un sentiment de méfiance entre les races. » [2]

Ces prédictions se sont parfaitement réalisées. L’approbation officielle d’une politique ségrégationniste, qu’elle soit totale ou partielle, engendrera inévitablement de la haine raciale, des agressions contre la minorité ségréguée et un sentiment de méfiance entre les différentes communautés. Ce fut le cas dans l’Amérique du XIXe siècle et ça l’est aujourd’hui en France.

En 1896, John Marshall Harlan a eu le courage d’emprunter la voie de la dissidence à une époque où être raciste était un devoir de bon citoyen. Presque soixante ans plus tard, ses propos ont motivé la décision des membres de la Cour suprême abolissant la ségrégation d’élèves dans les écoles publiques en 1954 (le cas Brown v. Board of Education of Topeka). En France, beaucoup attendent encore le jour où un politique, magistrat ou juge trouvera le courage d’affronter le racisme institutionnel et de dénoncer les discriminations dans l’enseignement et le service publics.

LE PRÉTEXTE DES CAMPAGNES DE DÉVOILEMENT

Pour justifier le dévoilement des femmes musulmanes, les théories les plus fantaisistes ont été rationalisées. Dans le cas de l’interdiction du voile intégral, les laïcistes ont avancé les arguments de la sécurité publique et de l’interaction sociale. Avec le COVID-19, la France entière s’est habituée à se couvrir le visage avec des masques de toutes sortes sans que cela empêche la moindre interaction sociale ou constitue un problème sécuritaire.

En ce qui concerne l’interdiction du voile à l’école publique, ils ont prétendu que les petites filles voilées se rendaient coupables de prosélytisme. Elles devraient « se faire discrètes dans un espace d’apprentissage où chacun doit librement se former ses opinions ». Croire que des enfants en voile ou avec une kippa sont incapables de former leurs propres opinions est en soi une posture raciste. Comme si croire au Créateur et pratiquer une religion ne serait pas une « propre opinion ». 

Le raisonnement en question est d’autant plus discriminatoire du fait qu’il accorde le droit aux parents laïques et athées de vêtir leurs enfants selon leurs convictions alors qu’il l’interdit aux parents musulmans, juifs, etc. Selon le Larousse, la neutralité — juridiquement parlant — est synonyme d’impartialité. On considère comme neutre la personne qui ne favorise pas l’un aux dépens de l’autre. Or, dans la neutralité proposée par la République, on favorise clairement la personne athée aux dépens de la personne religieuse.

À cet âge-là, les filles musulmanes sont conditionnées à accepter le fait qu’elles ne seront jamais acceptées dans la société avec leur voile. Voilà le message que la loi de 2004 fait réellement passer à la jeunesse musulmane. Si après l’école elles continuent à porter le voile, la société le leur rappellera à l’âge adulte lors des entretiens d’embauche. Durant toute sa vie, la femme voilée subira des pressions pour se dévoiler, mais sera néanmoins accusée de prosélytisme.

D’ailleurs, pourquoi les enfants religieux ne seraient-ils pas victimes de « prosélytisme laïque » de la part d’enfants non religieux qui sont non seulement largement majoritaires, mais qui peuvent aussi se permettre d’imposer leur avis comme étant la référence ?

LE PROLONGEMENT D’UNE ANCIENNE POLITIQUE ANTIMUSULMANE

La France n’est toujours pas prête à confronter son passé et à reconnaitre les vraies raisons de l’interdiction du voile. La réalité est que le combat contre le voile islamique n’a cessé depuis l’ère coloniale. En Algérie, les Français publiaient des affiches de propagande incitant les femmes à se dévoiler avec le slogan « N’êtes-vous donc pas jolie ? Dévoilez-vous ! ». Les colons menaient aussi des dévoilements publics sous la devise « dévoiler pour mieux régner ». C’est ainsi qu’ils souhaitaient contrôler les consciences du peuple algérien.

Si la France a combattu sans relâche le voile dans un pays musulman comme l’Algérie, elle va a fortiori le combattre chez elle. Aujourd’hui, seul le prétexte a changé. Durant la colonisation, elles devaient enlever leurs voiles, car elles étaient belles. Maintenant, elles doivent l’enlever, car elles font du prosélytisme ou parce qu’elles ne respectent pas la neutralité supposée d’hommes qui se croient le centre du monde.…

References

↑1De même, les entreprises privées peuvent, sous certaines conditions, imposer des restrictions sur la manifestation religieuse de leurs employé(e)s. C’est à nouveau sous couvert du principe de neutralité qu’une entreprise peut imposer une clause de neutralité sur des postes qui sont en contact avec la clientèle.
↑2Landmark Cases of the U.S. Supreme Court, “Plessy v. Ferguson: Key Excerpts from the Dissenting Opinion.”

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Froment Mickael est un Français originaire de Picardie et vivant en France. Actif sur YouTube (Islam Et Culture), FaceBook et Twitter, il est aussi le propriétaire d'un site internet (Islam Et Culture). Diplômé de l'I.E.S.H de Saint-Léger de Fougeret il s'est lancé depuis maintenant quelques années dans un travail de dédiabolisation de l'Islam alimentée par beaucoup… N'hésitez pas à le soutenir mais aussi à l'aider dans ses projets; rejoignez-le dès à présent sur son compte Youtube.

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